YVES MATRAT
• D'argile et de sang
• Le rocker de Givors
Matrat tient Chorus en haleine !
• Yves Matrat,
auteur, compositeur, interprète

• Michel Kemper (La Tribune)
• Jean-Pierre Maillet écrit sur son blog
suite à sa présence lors du concert
à Givors (04.2014).

Oratorio :
• "Vous êtes tous des Dieux !"
• Stéphane Vettraino, compositeur
• Le projet
• Thierry Messirel (Le Progrès)
• Michel Durand (Revue Confluence)

• "Bansbannières au Palais"

• "L'école des fables"
J.L. (Le progrès)

FACTORY
• Factory : Jean-Patrick Manchette)

Factory : "Cache ta joie"
• J.-J. Jacques Lerand
• Jacques Lombard (Libération
• Enregistrement de "Cache ta joie"
(Public)

 

 

Pour une sortie du « Tout-Cérébral », par Jean-Pierre Maillet

Cet article pourrait aussi s'intituler : sortons d'une progression organo-centrée de l'humanité pour devenir un corps enfin complet qui démontrerait qu'en lieu et place de toute fascination pour telle ou telle partie de notre corps et la peur que révèle toute fascination, nous pourrions agir harmonieusement en mêlant tout ce qu'on est : notre tête, notre cœur, notre ventre, nos jambes, nos bras et... mais entre vous et moi cela serait trop long...

Je viens de parcourir un petit article étonnant (1), rafraîchissant et certainement hautement contestable (2) mais il a eu le mérite d'avoir interagit avec un autre épisode récent.
Au cœur de l'article, la part la plus séduisante : le problème de la peur ("l'angoisse") face à l'enthousiasme de tous les possibles ("le désir") et bien sûr toutes les conséquences quant aux manières de vivre sa vie selon que notre balance penche de tel ou tel côté.
Avant de tomber sur cet article, j'ai eu le plaisir de photographier un concert d'Yves Matrat. C'est en le photographiant qu'un bout de ce qui est proposé dans cette note de Carlos Tinico (que je ne connais pas par ailleurs) m'a sauté aux yeux d'une autre manière : j'ai vu un artiste ! Ce devait être la première fois que je ressentais cela. Il se produisait à quelques mètres de moi. Je pouvais observer à ma manière puisque j'étais présent pour faire des photos. Pourquoi cette sensation ? Tout simplement parce qu'il était là, offrant son monde sans l'ombre d'un doute, avec une exaltation engagée et dégagée. Il était qui il était et il le donnait à qui voulait bien le recevoir.
En filigrane de sa représentation il disait par toute l'énergie de son corps, cette possibilité qu'a tout être de suivre sa voie. Sans règle, sans morale, sans ordre établi, sans objectif. Avancer comme on est. Proposer, non pas en luttant contre un monde qu'il faudrait à tout pris orienter autrement, non, simplement en partageant ouvertement et librement sa manière de voir sans vindicte, juste en observateur particulier et privilégié. Il fait partie de ceux qui ont le courage d'être tel qu'ils sont. Yves tout aussi illuminé qu'il était, tout aussi rempli d'humanité en ce soir-là, offrait mieux que sa musique et ses chansons, juste cette possibilité qui nous était donnée de vivre. Il chantait en invitant à le suivre. Il parlait de lui pour parler des autres, de tous les autres. Lumineux comme instant !

C'est quand il chante, quand il dit sa douleur, montre du doigt les ombres de quelques coupables et invite à tuer notre volonté de nous protéger pour prendre le risque de l'autre en recevant le monde dans toute sa diversité, qu'il s'est métamorphosé en poète, aussi poète que ceux dont il s'était donné pour mission d'être l'interprète. A sa manière. Quelqu'un a dit de Brassens que son génie était de toujours chanter pour des amis. Ce soir du 8 avril nous étions tous à la table d'Yves.
Il a fait le choix de ramener à la surface de nos émotions, quelques unes de ces chansons qui nous invitaient à aimer et à rire avec la délicatesse, la joie et la provocation de la poésie. Ces chansons ont à peine 50 ans. Il est vrai qu'elles furent écrites au lendemain de la guerre, toutes ces chansons de Brel, Brassens, Ferré. Beaucoup ne pouvaient pas avoir plus peur que la peur qu'avait produit ce que ces artistes venaient de traverser. Tout était possible.
Pour ce concert, Yves était pleinement le poète du rappel, des rappels à notre humanité. Il posait entre lui et nous ceux qu'il ne fallait pas oublier justement tous ceux qui disparaissent sans autre trace que le chant des poètes. « Let's Drink To The Salt Of The Earth » (Buvons au Sel de la Terre) était l'heureuse conclusion, la bienvenue. Quel chemin, quelle idée !

1. le lien permettant de retrouver l'article : http://www.huffingtonpost.fr/carlos-tinoco/surdoues-penser-autrement_b_5164889.html?utm_hp_ref=france

2. Je dois avouer que j'ai un grand problème avec la notion de surdoué. C'est au mieux une pathologie mal définie que d'aucun ont transformé en fantasme en l'associant au génie. Il faudrait abandonner cette appellation ridicule rapidement pour lui préférer quelque chose de plus médicale, entrainant moins les parents dans la croyance qu'ils ont gagné un génie en se laissant aller à procréer. A la loterie génétique, il n'y a pas grand chose à gagner de ce côté là ! .

Ce concert du 8 avril c'était en acte, une pensée que j'ai cru avoir lue ce matin-même dans le blog de Carlos Tinico (que je ne connais pas par ailleurs). Carlos Tinico parle dans son blog d'un regard différent, d'un regard ouvert. Il propose une lecture complémentaire à la littérature qui existe sur le mythe des "surdoués", pour expliquer que de surdoués il n'y a rien de "sur" et de si "doué", il n'est question que d'une posture face à la vie : celle de l'angoisse ou celle du désir. Du plaisir du concert et de la lecture de cette note m’est devenue nécessaire la libre interprétation qui suit.

En gros : avoir conscience de soi était une richesse (la psychanalyse était un aboutissement à cet égard), prendre conscience de son intelligence est arrivé il y a peu comme une prise de pouvoir, une émancipation de l'humanité. Depuis cet affranchissement autoproclamé, notre espace, notre humanité se ratatinent.
Depuis le dernier siècle nous marchons à l'envers. Partout, l'humanité souffre toujours plus, traverse de toujours plus massifs dommages alors même que ceux-ci sont perpétrés pour améliorer le sort des futures victimes. Cela pourrait se voir plus nettement Si nous pouvions ne serait-ce qu'une seconde, regarder l'actualité non pas tétanisés par l'effroi du mal auquel nous réussissons à échapper, mais comme le produit de notre tranquillité. Nous pourrions alors avoir la décence de baisser la tête et, au moins passagèrement, de nous nourrir d'une confusion propre à ramener un morceau de culpabilité à un niveau de conscience suffisant pour accepter d'être ce que nous sommes… et beau et lâche, et petit et brillant. Syrie, révolutions arabes, Afghanistan, Afrique, territoires de religions, idéologies sont autant d'effets collatéraux de notre paix. A cet égard, la seule politique de l'Occident est de « dealer » de l'espoir contre de l'asservissement.

Chaque période historique semble marquée par un organe. Il y a eu la période des intestins c'était avant l'histoire. Il y a eu la période du foie. Il y a eu la période des reins, la période du coeur. Nous avançons morceau par morceau. Organe après organe. Nous avançons depuis un siècle et quelque dans la période du cerveau. On le regarde sous tous les angles. Scan, IRM. On le teste. On le découvre, on le met à nu. Nous nous émerveillons de sa complexité. Les nouvelles maladies naissent dans ses hémisphères et on produit plus de recherche et de médicaments pour Alzheimer et autres vieillissements du cerveau que nous n’en produirons jamais pour le sida et le paludisme. Le problème est que le cerveau a fait plus de morts que le coeur, que n'en fera jamais le foie, qu’on n'en a même pu en recenser les reins ou les intestins.

L'intelligence qui était d'abord un enchantement de la science domine de plus en plus souvent nos actes. On ne vente plus les mérites de son enfant parce qu'il a une bonne constitution physique mais parce qu'il a un cerveau bien fait et le pompon a été pendant quelques récentes décennies, l'arrivée d'un "surdoué" dans la famille ! On est allé jusqu'à relancer une forme d'eugénisme par des recettes improvisées. Il y avait des études qui disaient qu'un enfant écoutant du Mozart dans le ventre de sa mère serait bien plus brillant qu'un enfant subissant le bruit informe d'une vie standard. On stimulait encore plus un enfant qui semblait avoir des "moyens". Obésité mentale. On a inventé un tas de gadgets pour décupler sa force cérébrale comme si il n'y avait plus que des attardés à vouloir encore muscler le corps. On se rend enfin compte depuis peu, qu'il n'y a pas de surdoués mais des personnalités plus ouvertes et plus terrassées du coup par la richesse du monde que d'autres… et que cet état fluctue. Le QI est un outil étrangement obsolète mais combien symbolique de notre période. Einstein est plus cité pour tout et n'importe quoi que n'importe quelle autre personne ayant certainement fait plus que lui, mais il a pour lui d'avoir résumé le monde en une équation. Les parents d'autistes sont maintenant fiers de pouvoir comptabiliser Einstein dans leur groupe. Quelle force ! Hélas ! Force est de constater qu'il n'y a eu qu'un seul Einstein, un seul Mozart, un seul Rimbaud, un seul Darwin, un seul van Gogh, un seul Antonin Artaud, un seul Brassens et que pour produire ça, il a fallu des millions d'être sans renommée historique. La taille de son cerveau c'est comme la taille de son sexe ou de sa poitrine ou de son électorat ou de son public ou de son aura ou d'autres tailles encore : ça sert à revendiquer une raison d'exister et un espoir d'être distingué, le voeu de compter sur la plus grande armée possible de gens qui vous admirent, rien de plus. C'est la pensée autonome qui devrait être encouragée par tous les moyens, pas le regroupement sous des bannières qui n'ont que le seul but de vous compter (pensez à Facebook et twitter).

On rationalise depuis plus d'un siècle à tour de bras. Le but : effacer la peur. Toute la médecine travaille à repousser la mort. Toute télévision est faite pour distraire de la pensée un cerveau sans usage. Pas de pensée veine, il faut déléguer à ceux qui savent. Pour calmer nos angoisses (pur produit cérébral) on a créé ponctuellement de rudes monstres parmi les animateurs de télé, chanteurs de podium, sportifs de haut niveau, footeux, journalistes, politiques. Combien se rendent visibles, narcissiquement emballés par l'intelligence qui les a portés là, au lieu de contribuer à améliorer le sens et la perception du sens de la vie ! Un Président est allé jusqu'à dire après sa déroute électorale qu'il avait compris le message et qu'il continuerait son effort pour encore mieux nous protéger. Enterrement de première classe d'une société ! Une société dont la priorité est de se protéger est une société vieille et à l'agonie.
Tout ceux qui pensent à notre bonheur et en veulent à lui sont de potentiels monstres. Derrière cette incessante volonté de rationaliser il y a bien trop souvent l'émergence d'un nouvel outil de domination, d'une nouvelle aristocratie. L'humanité a déjà un genou à terre, pourquoi toujours ce désir de la vaincre et de soumettre encore plus de gens à ces visions ? Pourquoi vouloir entrainer l’autre ? Pourquoi ne pas laisser chacun voler de ses propres ailes en acceptant le risque que cela génère ? Notre protection tant exploitée par les gens de pouvoir fait bien plus de morts sur la planète que ne saurait en faire le développement d'une culture de la Culture.
A quoi nous sert cette intelligence chérie, si elle ne crée que de la rassurance ? Connaissons-nous le prix de cette duperie ? Elle coûte la souffrance des millions de personnes qui ne demandaient qu'à vivre sur une planète apaisée. On nous offre continuellement un non-choix sous les brillants arguments de la volonté sincère de créer une société meilleure. Les postulants à notre bonheur apprennent ce qu'est une "société meilleure" dans les idéologies, dans les écoles spécialisées, dans les dogmes et autres croyances. Ils se transforment en prophètes, en terroristes, en défendeurs de causes, en gens de pouvoir, ingénieurs et administratifs "amélioreurs" de performance qui ne savent même plus où ils pourraient encore tirer plus de l'humanité que ce qui est déjà réalisé. Les monstres que produit l'intelligence ne savent même pas qu'ils ont ce rôle. C'est admis pour être comme ça dans une société segmentée, régie par des castes. Je ne suis pas intelligent donc je me la ferme. La sensibilité, la générosité ont été complètement étouffées par les fruits de l'intelligence. Lisez ce cahier d'un ingénieur de la Topf und Söhne qui revoyait le process qu'il avait inventé pour pouvoir répondre aux objectifs fixés dans la solution finale. L'intelligence est effroyable parce qu'elle ne se partage pas… elle se spécialise !
Finalement, toutes ces affirmations données avec toute l'intelligence que beaucoup savent y mettre quand elle ne produit pas une monstruosité, ne produit qu'une inégalité croissante et des conflits toujours plus violents. La logique ne fait qu'éloigner le spectre des guerres en les provoquant ailleurs : n'est-ce pas génial d'être génial ? La bataille se fait aux confins de la planète, au coeur de populations qu'on ne cherche même plus a comprendre. Ah le combat des drones aux confins de terres abandonnées ! Quelle idée puissante !...

Il ne s'agit de stopper le progrès mais de le conduire "avec" et non pas "pour". Tout ce qui est "pour" se révèle contre l'humanité contrairement à ce que propose la formule tant choyée des politiques et décideurs modernes ; "tous ceux qui ne sont pas pour sont contre". Parce que l'intelligence ne produit qu'une seule voie. La stratégie du "faire pour" (cause, objectif, peuple) est une stratégie mortifère. Que ceux qui décident en projetant au nom de leurs peurs des solutions qui offrent toujours moins d'espace aient la décence de dire que toute société les dépasse quoiqu'ils soient (Président, ministre, flic, curé, soldat, humanitaire, dirigeant...), et qu'ils ont choisi ce rôle pour servir leur propre paix intérieure (les récentes chaussures d'un conseiller sont la trace d'une pathologie moderne du pouvoir). Ce n'est pas parce qu'on vit jusqu'à 88 ans qu'on a progressé, c'est parce qu'on vit plus pleinement cette opportunité qui nous est offerte d'avoir conscience de vivre.
L'Afrique meurt des idées que nous avons pour elle depuis toutes ces années. Des peuples ont été exterminés à coup d'arguments, de théories et de logiques implacables en apparence. La démocratie meurt sous les coups des statisticiens et autres mathématiciens qui projettent avant que nous ayons eu le temps d'y penser le résultat d'une future élection (les nouvelles possibilités divinatoires du « big data »=> voire la réélection d'Obama). On pleure l'abstention mais l'abstention est le fruit direct de la prédiction. L'impression de plus en plus présente que les jeux sont faits, que tout est sous contrôle. Au bout du compte chacun fini par préférer être interrogé à son insu que d'aller voter car cela évite tout débat...

Dans les démocraties modernes, les politiques n'incarnent plus grand chose d'autre que l'équation dont elles sont le produit. Elles sont brillantes et pour être brillantes, elles sont ennuyeuses, voire mêmes nuisibles (la démocratie produit des monstres légitimes aussi).

Remettons un peu de poésie, d'émotion, de hasard dans tout ce qui nous anime et faisons du progrès comme le disaient de vieux communistes (sans revenir sur ces lieux de pensée, voir supra), l'occasion d'une libération de l'homme. J'ai vu des hommes libres un peu partout en me promenant à droite, à gauche. Je me dis qu'essayant d'augmenter la masse des hommes libres ou tout au
moins la durée de ces sensations. La culture est la seule réponse... Merci les poètes et autres créateurs de rêves.
Ce qui nous interdit de penser ? Tout le préfabriqué quand celui-ci n'a pour objet que de nous protéger au lieu de nous exposer à notre propre créativité.
Ayons peur de ce qu'on pense et de ce qu'on fait. Avoir cette peur est certainement la meilleure façon de savoir qu'on est en vie. C'est, de mon point de vue, la part la plus riche de notre humanité.

En tous les cas merci Yves pour cette belle soirée et merci Carlos Tonico …

Désolé de vous avoir mêlés de trop près à ces amalgames désordonnés.

Jean-Pierre Maillet